Le DOPAGE : QUESTIONS POUR L'HOMME ET POUR LA VIE EN SOCIETE
Déclaration du Comité épiscopal du tourisme et des loisirs
Le
Comité épiscopal du Tourisme et des Loisirs, présidé par Mgr Jacques Noyer,
évêque d'Amiens, fait partie de la Commission sociale des évêques de France.
Il a été très actif, en 1998, dans le cadre du « Mondial » du
football. Sensibilisé aux problèmes soulevés par le dopage, après avoir été
consulté par de nombreuses personnes du monde médical et du monde sportif, il
a jugé bon de publier la Déclaration suivante.
Le
dopage pénètre très profondément le monde sportif et semble devenir une
pratique très répandue. Le Comité international Olympique, le Conseil de
l'Europe, les pouvoirs publics de notre pays, les Fédérations sportives ont
agi contre ce fléau. Des actions en justice ont eu lieu, des condamnations ou
des sanctions ont été prononcées... Ni les interrogations ni les suspicions
n'ont pris fin. Elles appellent de notre part une réflexion sérieuse.
Le
dopage en effet pose des questions majeures, tant pour les sportifs, amateurs,
professionnels ou de haut niveau, que pour les entraîneurs, managers, soigneurs
et directeurs sportifs. Il menace la vie personnelle, familiale et sociale des
premiers ; il met en cause la déontologie des seconds. Il nous conduit
aussi à nous interroger sur la manière dont fonctionnent les organisations et
les institutions du monde du sport. C'est tout le système sportif qui
peut être ainsi atteint dans une société de plus en plus perméable aux
influences de puissances financières ou commerciales de dimension
internationale.
Les
progrès de la science nous obligent à une vigilance éthique redoublée,
principalement en raison de l'évolution en matière de biotechnologie
cellulaire ou génique. Avec l'application de ces nouvelles techniques,
qu'adviendra-t-il de la formation (et de la transformation) des futurs champions ?
Le
30 avril 1996, la Commission sociale des évêques de France a proposé une réflexion
sur le loisir en général, dans un important document appuyé sur des rapports
d'experts et des expériences : « Tourisme et Loisirs : une
question sociale » (1).
L'actualité
nous invite aujourd'hui à être particulièrement attentifs à toute action préventive
et éducative concernant le dopage.
Le
dopage : une réalité humaine et sociale
Selon
le Petit Larousse, le dopage se définit comme « l'emploi d'excitants, de
substances destinées à accroître artificiellement et provisoirement les
capacités de quelqu'un ».
Pour
le Comité international olympique (C.I.O.), il consiste à « administrer
des substances appartenant à des classes interdites d'agents pharmacologiques
et à utiliser des méthodes interdites ».
Le
Ministère de la Jeunesse et des Sports le définit comme « l'utilisation
de substances et procédés destinés à modifier artificiellement les capacités
ou à masquer l'emploi de substances ou procédés ayant cette propriété ».
Le
dopage ne date pas de nos jours. « Il est aussi vieux, dit-on, que le sport ».
Déjà à Olympie, lors des « premiers jeux », on cherchait à améliorer
les performances des athlètes en leur faisant absorber des matières organiques
qui stimulaient leur énergie. Il en a été ainsi tout au long de l'histoire du
sport et des compétitions.
La
nouveauté consiste à recourir systématiquement aux produits chimiques.
Ceux-ci permettent aux sportifs de se dépasser physiquement et moralement. Ils
sont administrés en vue d'obtenir les performances les plus en pointe. De tels
recours, même à dose restreinte, ne sont pas sans nuire, tôt ou tard, au sain
équilibre, à la croissance et au développement des athlètes. Leur santé est
en question et il en va de l'intégrité de la personne humaine.
Des
conséquences du dopage...
Contre
les bénéfices d'une performance physiologique spectaculaire, le « suivi
médical » suffira-t-il pour éviter les conséquences néfastes à long
terme pour la santé ? Les jeunes, en particulier, sont plus vulnérables
et aussi plus sensibles à la réussite immédiate.
Notre
société attend que le sport soit porteur d'un certain idéal d'équilibre,
de loyauté, de respect de l'adversaire et d'esprit d'équipe. Si l'exploit
sportif devient spectacle, si le sportif n'est plus qu'un agent commercial, si
le club devient une société à but lucratif, le sport est pris en otage
et perd sa signification première. Déjà, dans un passé récent, la pratique
du dopage s'était institutionnalisée dans certains pays pour exploiter les
sportifs à des fins de propagande politique. D'autres intérêts peuvent
aujourd'hui pousser à reproduire semblables situations. Le dopage sportif est
rarement mis sur le même pied que la pharmacothérapie devenue banale dans
d'autres secteurs de la vie. Faut-il voir là le signe que l'on ne se résigne
pas à voir le sport renoncer à son idéal ? Mais alors il faut
d'autant plus veiller à ne pas le laisser dériver sur des terrains où il
n'est plus qu'apparence. La lutte contre le dopage serait vaine si le sport
lui-même perdait son âme. La définition du dopage par l'interdit légal des
substances utilisées ne développe-t-elle pas une mentalité du « pas vu,
pas pris » ? On apprend à tricher comme on le fait déjà, hélas !
dans le jeu et la compétition. L'utilisation des produits « masquants »
et des méthodes cherchant à déjouer toute détection détruisent le climat de
loyauté et de vérité.
...à
ses causes
1.
Elles relèvent tout d'abord de la volonté de gagner à tout prix et de
maximaliser les performances. L'esprit de concurrence nationale et
internationale, le prestige du sport et sa puissance médiatique portent
les forces économiques à sponsoriser les athlètes et les organisations
sportives. Face aux intérêts financiers en jeu, les exigences des résultats
entraînent une escalade du dopage.
2.
L'institution sportive elle-même, obligeant le sportif à des compétitions de
plus en plus nombreuses avec des délais de plus en plus rapprochés, pousse à
recourir aux substances actives de récupération rapide.
3.
L'appât du gain pour les sportifs et le souci de rentabiliser les
investissements de leurs sponsors conduisent souvent au dépassement des limites
humaines naturelles.
4
. Le public devient insatiable de sensationnel et de performances les plus
exaltantes. Il réclame des succès, il ne pardonne pas les échecs. Cette
pression collective, souvent médiatisée au plan local voire au plan mondial,
incite le sportif à aller au-delà de ses limites raisonnables.
5.
Si le monde sportif est actuellement l'objet d'une attention spéciale, il
convient de noter que bien d'autres secteurs de la vie individuelle et sociale
sont en cause. L'homme actuel vit dans un univers de banalisation du recours à
des produits pharmaceutiques. Il utilise de plus en plus de soutiens et de
stimulants d'ordre médicamenteux. Les exemples ne manquent pas, depuis celui de
l'étudiant devant le stress de l'examen jusqu'à celui de la personne angoissée
en quête de tranquillisants et d'antidépresseurs.
Tous
concernés
Toutes
ces causes ne traduisent-elles pas un certain mépris de la vie ? Elles révèlent
en tout cas une abdication de la maîtrise de soi, un affaiblissement du sens de
la responsabilité personnelle et de la liberté de l'être humain créé à
l'image du Dieu créateur.
L'Église,
dont la mission d'éducation est, selon le mot de Paul VI, de « promouvoir
le libre développement de tout l'homme et de tout homme « (2), se doit d'être
particulièrement vigilante sur une situation qui tend à nier la valeur de la
vie humaine.
1.
Elle apprécie les initiatives prises aujourd'hui, tant par les Pouvoirs publics
et les institutions que par les Fédérations sportives, pour combattre les
pratiques du dopage, leurs effets néfastes et leurs causes, que celles-ci
soient d'ordre commercial, technologique ou médical.
2.
Elle invite les chrétiens et tous les hommes de bonne volonté à promouvoir
une réflexion, dans les secteurs éducatifs qui sont les leurs, afin de réagir,
à court et à long terme, contre une pratique qui nuit à la vie humaine et à
ses droits les plus fondamentaux.
3.
Elle encourage plus particulièrement les milieux éducatifs de l'enfance et de
la jeunesse (écoles, aumôneries, mouvements...) à promouvoir toute réflexion
et à s'associer à toutes démarches qui éveillent une prise de conscience
personnelle et collective.
4.
Elle recommande aux parents de relativiser succès et échecs sportifs de leurs
enfants au profit de l'épanouissement et du respect de soi et des autres et
leur demande d'encourager les éducateurs de leurs enfants à aller aussi dans
ce sens.
5.
Elle souhaite que les médias sportifs, dans leurs reportages, soient toujours
respectueux de la personne humaine et de son image.
6.
Elle reconnaît la place du sport et des activités des loisirs dans l'éducation
et la croissance de la personne humaine, y compris dans une pratique
professionnelle.
« Nous
ne pouvons rester indifférents à l'avènement d'un nouvel homme, "l'homo
ludens", dont les ambitions, les qualités et les défauts, les projets
et les solidarités sont différents de ceux de nos pères...
L'Église,
dans son action pastorale, se doit d'accompagner cette évolution en cherchant
le plan de Dieu dans tout cela. Les sports et la culture (...) ont toujours été
pour elle des lieux de présence et d'action » (3).
Le
développement du dopage dans le sport révèle le « mal-être »
de la société humaine de notre temps et sa quête de sens. L'Église a mission
de rappeler la vocation de l'homme créé par Dieu et sauvé en Jésus-Christ
pour être, dans la liberté de l'Esprit, témoin de la vie dans le monde...
Elle désire ouvrir le dialogue avec tous ceux qui ont le souci de l'homme dans
son activité sportive et de loisir.
Le
sport, de l'école au plus haut niveau, du stade à la télévision, peut
inviter les hommes à se dépasser et à se rencontrer. Il peut parfois brûler
dans la gloire d'un instant la santé d'une vie. Il peut faire d'un jeu de
copains une rivalité d'ennemis. Ne renonçons pas à en faire un lieu d'épanouissement
et de rencontre, d'ouverture et de fraternité.
Le
18 juin 1999
Mgr Jacques Noyer
évêque d'Amiens Président du Comité épiscopal du Tourisme et des loisirs
(*)
Texte publié par le SNOP du 18 juin.
(1)
Éditions Bayard-Centurion
(2)
Paul VI, Encyclique Populorum progressio (1967), 14.
(3)
Mgr Jacques Noyer, Tourisme et Loisirs : une question sociale,
Introduction, p. 14, Éditions Bayard-Centurion,