L'ATHLETISME ET LA FOI
CHRETIENNE
le sport dans la Bible par David Shutès
Partie 1 : L’Apôtre Paul et la compétition athlétique
La Bible a plus à dire sur l’athlétisme qu’on ne le pense. Parfois, ces références sont cachées par les traductions ; on ne voit pas forcément qu’un mot utilisé dans l’écrit original est en fait un terme très précisément “athlétique”. D’autres fois, il y a un mot reconnaissable tiré du monde de l’athlétisme, sans que l’analogie ne soit développée plus que cela. Quelques fois, enfin, il y a tout un développement autour du thème de l’athlétisme.
Ceci se fait essentiellement dans les épîtres de Paul. A tel point, d’ailleurs, qu’on est en droit de se demander si Paul lui-même n’avait pas été athlète dans sa jeunesse. Cela aurait été peut-être rare pour un Juif, mais comme Paul était également Romain, il est permis de se poser la question. Evidemment, on ne peut pas y répondre avec certitude, vue qu’il n’y a aucun texte qui nous le dit clairement, mais on pourrait y penser fortement.
D’abord, le nombre de références à l’athlétisme chez Paul est nettement plus élevé que dans le reste de la Bible ensemble. On a pensé parfois que Paul utilisait ces images simplement parce qu’il vivait dans une société où l’athlétisme était pratiqué, et que cela pouvait donc être une illustration que les gens comprendraient. Ce qui est possible. Mais d’autres écrivains bibliques vivaient dans la même société, sans utiliser du tout autant de références au sport.
En plus, il est frappant de voir combien de fois Paul utilise des références à l’athlétisme en parlant de lui-même. Il parle de deux épreuves différentes, la course et la lutte (qui à l’époque était un combat sportif un peu différent de ce qu’elle est que de nos jours, incluant des aspects de ce qui est aujourd’hui la boxe). Considérez ces passages où Paul illustre sa vie chrétienne très naturellement par l’image des épreuves sportives :
“Mais je ne fais aucun cas de ma vie, comme si elle m’était précieuse, pourvu que j’accomplisse ma course, et le ministère que j’ai reçu du Seigneur Jésus : rendre témoignage à la bonne nouvelle de la grâce de Dieu” (Actes 20:24).
“Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade courent tous, mais qu’un seul reçoit le prix ? Courez de manière à l’obtenir. Tout lutteur s’impose toute espèce d’abstinences ; eux pour recevoir une couronne corruptible, nous, pour une couronne incorruptible. Moi donc, je cours, mais non pas à l’aventure ; je donne des coups de poing, mais non pour battre l’air. Au contraire, je traite durement mon corps et je le tiens assujetti, de peur, après avoir prêché aux autres, d’être moi-même disqualifié” (1 Corinthiens 9:24-27).
“Je leur exposai l’Evangile que je prêche parmi les païens ; je l’exposai en privé aux plus considérés, de peur de courir ou d’avoir couru en vain” (Galates 2:2).
“Car il vous a été fait la grâce non seulement de croire en Christ, mais encore de souffrir pour lui, en soutenant le même combat que vous m’avez vu livrer et que, vous l’apprenez, je livre encore maintenant” (Philippiens 1:29-30).
“Ce sera mon sujet de gloire au Jour
de Christ de n’avoir pas couru ni peiné en vain” (Philippiens 2:16).
“Ce n’est pas que j’aie déjà remporté le prix ou
que j’aie déjà atteint la perfection ; mais je poursuis ma course afin
de le saisir, puisque moi aussi, j’ai été saisi par le Christ-Jésus. Frères,
pour moi-même je n’estime pas encore avoir saisi le prix ; mais je fais
une chose : oubliant ce qui est en arrière et tendant vers ce qui est en
avant, je cours vers le but pour obtenir le prix de la vocation céleste de Dieu
en Christ-Jésus” (Philippiens 3:12-14).
“Je veux, en effet, que vous sachiez quel grand combat je soutiens pour vous, pour ceux de Laodicée et pour tous ceux qui n’ont pas vu mon visage” (Colossiens 2:2).
“J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi” (2 Timothée 4:7).
Il est vrai que Paul utilise des images athlétiques aussi pour parler d’autres personnes, sans que cela signifie que tout le monde était athlète. Mais les citations précédentes montrent combien il les utilise à son propre sujet, et cela d’une façon si naturelle qu’on a l’impression qu’il s’identifiait réellement avec ce milieu. (On notera que l’épître aux Hébreux, qui n’est peut-être pas de la main de Paul lui-même mais plutôt de quelqu’un qu’il a formé, utilise quelques images athlétiques, sans que ce soit jamais à la première personne. Ce qui ne répond toujours pas à la question de savoir si c’est Paul qui l’a écrit, ou un de des co-équipiers.)
On voit même des termes athlétiques assez techniques dans
les écrits de Paul. Colossiens 3:15 nous dit par exemple : “Que
la paix du Christ, à laquelle vous avez été appelés pour former un seul
corps, règne dans vos coeurs.” Vu comme cela, on ne voit pas ce que ce
texte a à faire avec l’athlétisme. Mais le mot “règne” n’est en fait
pas le verbe “régner” (basileúo) en grec, le texte originel. Il s’agit
plutôt d’un mot peu utilisé dans le Nouveau Testament (et jamais dans cette
forme précise) mais qui était bien connu dans le monde antique. C’est le
verbe pour ce que fait un arbitre ou un juge d’épreuve dans le sport. Paul
veut que la paix qui vient de Christ soit l’arbitre dans nos coeurs, pour nous
indiquer si nous sommes “hors jeu” on non.
Ailleurs dans cette même épître aux Colossiens il a écrit : “Que
personne, sous prétexte d’humilité ou d’un culte des anges, ne vous
conteste à son gré le prix de la course ; un tel homme s’abandonne à
des visions, il est enflé d’un vain orgueil par ses pensées charnelles”
(Colossiens 2:18). Paul utilise ici un terme athlétique qui signifie qu’un
juge aurait disqualifié un athlète de façon abusive alors que rien ne
justifiait cette disqualification (peut-être parce que la personne ne s’est
pas présentée pour contester la disqualification mais s’est “laissée
faire”).
L’utilisation correcte de termes si précisément athlétiques montre une très grande familiarité avec le monde du sport. Or, à l’époque, le grand publique savait que l’athlétisme existait et savait en général ce qui s’y passait, mais n’y avait pas l’accès facile que nous avons aujourd’hui. Les gens ne pouvaient pas regarder des matchs à la télé, ou lire les résultats et commentaires dans le journal. Ils pouvaient assister physiquement aux épreuves, bien sûr, mais seul un élite le faisait régulièrement. Si Paul utilise si facilement des termes techniques tirés de ce milieu, on peut penser qu’il l’a fréquenté de très près lui-même et vraisemblablement comme plus que simple spectateur.
Ajoutons que physiquement, Paul était un homme qui avait une forme assez impressionnante. Même à la fin da sa vie, quand sa santé se dégradait et que son compagnon le plus fidèle à dû être Luc (”le médecin bien-aimé” comme il l’appelle dans Colossiens 4:14), il faisait encore de longs voyages à pied et arrivait à faire face à une vie physiquement éprouvante. Quand on lit dans 2 Corinthiens 11:23-32 la liste des difficultés que Paul a dû affronter dans son ministère, on se rend compte que cela n’a pas été facile. Spirituellement, oui, mais physiquement aussi il a été très, très éprouvé. Pourtant, il a survécu. Il devait “avoir la forme”, comme on dit.
Pour ma part, donc, je pense que Paul a dû participer personnellement à l’athlétisme dans sa jeunesse et que tout au long de sa vie il a maintenu une certaine forme physique. Mais peu importe. Tout au moins, on constate qu’il est très familier avec le domaine du sport, et que son usage des termes est correcte.
Partie 2 : Le chrétien et la pratique du sport
On peut se demander, pourtant, pourquoi l’Apôtre Paul en parle tant. Le but de ses lettres, après tout, n’est pas d’enseigner l’athlétisme. Il cherche plutôt à encourager les croyants dans leur foi chrétienne.
S’il se sert si fréquemment d’illustrations du monde sportif, c’est que ce monde a quelque chose à nous dire pour nous aider à comprendre la foi chrétienne. Outre Colossiens 2:18, déjà cité, considérez cette liste de passages où les chrétiens sont exhortés dans leur vie chrétienne par des illustrations athlétiques :
« Ainsi donc, cela ne dépend ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde » (Romains 9:16).
« Vous couriez bien : qui vous a arrêtés, en vous empêchant d’obéir à la vérité ? » (Galates 5:7).
« Exerces-toi à la piété ; car l’exercice corporel est utile à peu de choses, tandis que la piété est utile à tout, elle a la promesse de la vie présente et le la vie à venir » (1 Timothée 4:7-8).
« Combats le bon combat de la foi…” (1 Timothée 6:12). (Notons que l’autre passage où Paul exhorte Timothée à combattre le bon combat, 1 Timothée 1:18, utilise dans le texte original des termes tirés du domaine militaire et non sportif.)
« …et l’athlète n’est pas couronné, s’il n’a combattu suivant les règles » (2 Timothée 2:5).
« Mais souvenez-vous de ces premiers jours où, après avoir été éclairés, vous avez soutenu un grand et douloureux combat » (Hébreux 10:32)
« Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance l’épreuve qui nous est proposée » (Hébreux 12:1).
Un peu plus loin, nous allons chercher à comprendre ce que l’athlétisme peut nous apprendre sur la marche par la foi. Mais avant de le faire, j’aimerais relever quelques pensées sur ce que cette application “athlétique” n’est pas et sur la participation d’une façon générale des croyants dans le monde du sport.
Il y en a qui pensent que les valeurs “athlétiques” sont “chrétiennes” en soi. C’est à dire, dans cette optique, un bon chrétien va forcément participer au sport pour maintenir son corps physiquement et pour s’entretenir dans sa discipline mentale. Je n’en suis pas du tout persuadé et je ne vois pas du tout cela dans le texte de la Bible.
Non que certaines valeurs du monde du sport ne peuvent pas avoir une grande utilité. Je pense par exemple à cette devise de certains sportifs : Mens sana in corpore sano. Il est vrai que cette application sportive n’est pas le sens que le poète Juvénal voulait donner à ces mots quand il les a écrit, mais cela devient néanmoins une optique utile : la recherche d’une discipline à la fois de l’esprit et du corps fait du bien à l’homme. Cela résume ce qu’est, pour beaucoup, le sport.
Et le sport favorise effectivement la rigueur de l’esprit en plus du tonus du corps. D’une part, l’application personnelle nécessaire pour arriver à une bonne performance la favorise. En plus, pour réussir, un athlète doit s’abstenir ou n’utiliser qu’avec grande modération des substances nuisibles comme l’alcool, le tabac, et les drogues, ce qui va aussi favoriser un esprit clair et sain. La pratique même du sport, finalement, favorise cette clarté d’esprit, parce que l’exercice corporel fait bien circuler le sang, y compris dans le cerveau. Combien de fois, quand je me sentais tout las mentalement, j’ai quitté mon bureau pour mon entraînement sportif et retrouvé, en le faisant, une pensée claire et vigoureuse.
Je pense donc que la pratique du sport est une bonne chose. Cela nous garde “en forme”, physiquement et mentalement. Mais de là à en faire une règle pour les chrétiens, comme quoi l’entraînement sportif est une valeur chrétienne en soi, je ne suis pas d’accord. Aussi bien physiquement que mentalement, tout le monde n’est pas disposé à faire du sport. Tout le monde ne dispose pas du temps nécessaire. Tout le monde n’en fait pas une priorité. Tout le monde n’en a pas envie.
Et je pense que tout le monde a la liberté de penser ce qu’il veut dans ce domaine. Paul avait écrit à Timothée : « L’exercice corporel est utile à peu de choses » (1 Timothée 4:8). Il n’a pas dit que c’est inutile, mais même Paul, qui semblait pourtant être lui-même un adepte du sport, reconnaît que ce n’est pas du tout le plus important. Peut-être que Timothée, voyant son formateur Paul avec un arrière-plan athlétique, pensait que lui aussi devait faire du sport. Ou peut-être qu’il y mettait une trop grande importance. On ne peut pas le savoir. Toujours en est-il que Paul veut lui faire comprendre que les vraies valeurs chrétiennes sont spirituelles et non physiques. Paul n’est pas contre le sport, évidemment, mais il ne veut pas donner l’impression que tout le monde devait en faire.
Certains vont répondre que nous devons prendre soin de nos corps parce qu’ils constituent le temple du Saint-Esprit. Paul a effectivement exprimé cette pensée deux fois dans sa première épître aux Corinthiens. Dans 1 Corinthiens 3:16 et 17 il a écrit : « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de Dieu, et que l’Esprit de Dieu habite en vous ? Si quelqu’un détruit le temple de Dieu, Dieu le détruira ; car le temple de Dieu est saint, et c’est ce que vous êtes. » Un peu plus loin, dans 1 Corinthiens 6:19 et 20, il a écrit : « Ne savez-vous pas ceci : votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu, et vous n’êtes pas à vous-mêmes ? Car vous avez été rachetés à grand prix. Glorifiez donc Dieu dans votre corps. »
Le problème, c’est que l’examen du contexte de ces versets, nous fait découvrir que Paul n’est pas du tout en train de parler de maintenir le corps en bonne forme physique. Cela n’a rien à voir avec son sujet. Il enseigne que Dieu est présent en nous, si nous sommes réellement ses enfants, par le Saint-Esprit. De ce fait, je ne peux pas diviser mon temps entre “ce qui concerne l’église” et “ce qui me concerne, moi”. Dieu est toujours avec moi s’il est en moi. (Et s’il ne l’est pas, je ne suis pas concerné par ces choses, car je ne suis pas son enfant.)
Paul disait cela parce qu’il y en avaient à Corinthe qui se livraient à toutes sorte de pratiques qui n’ont rien à voir avec l’engagement chrétien. Ils vivaient dans la débauche, ils fréquentaient des prostituées, ils pratiquaient les choses que pratiquent les gens qui ne connaissent pas Dieu. Tout en se disant “chrétiens” et en fréquentant l’église. Paul veut leur faire comprendre que cela ne s’accorde pas du tout avec la marche chrétienne, puisque Dieu est intimement associé à son peuple par le fait d’habiter en eux.
Il ne s’agit donc pas de faire un “culte du corps”, en pensant que la forme physique doit être une priorité pour le croyant. Il s’agit plutôt d’être conséquent dans sa marche avec Dieu : Si vous vous appelez chrétien, sachez que c’est tout le temps, et non seulement “à l’église”, car Dieu habite dans son peuple. Vu comme cela, on conçoit bien l’aberration pour un soi-disant chrétien de vivre dans l’immoralité.
Cet enseignement est très important sur le plan spirituel et va très loin. Mais ce n’est pas pour autant que Paul est en train d’exhorter les chrétiens à s’exercer physiquement pour que leur corps soient en bonne forme. Les croyants doivent glorifier Dieu dans leurs corps en refusant de se livrer aux péchés du corps, mais l’enseignement de Paul ne va pas plus loin que cela. « L’exercice corporel est utile à peu de choses. » N’essayons pas de faire dire à Paul ce qu’il n’a pas dit.
D’autant plus que toute pratique sportive n’est pas entièrement bonne. Le sport entretient la santé dans certains domaines, mais presque tout sport comporte un risque quelque part pour l’un ou l’autre membre du corps. Les genoux souffrent dans beaucoup de sports ; c’est bien connu. Les tendinites, les déchirures musculaires, voire les os cassés font parti des risques. Et il est très difficile de trouver un sport ou même un entraînement physique qui entretient le tonus du corps sans comporter le moindre risque.
Prétendre que le sport est une valeur chrétienne parce qu’il fait du bien au corps serait donc trop simple. Le sport peut aussi, dans certains cas, faire du mal au corps. Mais comme la forme physique n’est pas ce qu’il y a du plus important pour le chrétien, la question n’est pas là.
Sur un autre plan, on peut même se demander s’il n’y a pas de limites pour le chrétien dans la pratique du sport. Non que l’exercice corporel que cela représente soit mauvais (même si l’exercice corporel est utile à peu de choses, il est néanmoins utile–à condition d’éviter trop de risques), mais la pratique même de la compétition peut provoquer certains problèmes. La notion de solidarité, l’amour du prochain, le désir de voir l’autre réussir au moins autant que soi-même si ce n’est pas plus–toutes ces valeurs chrétiennes semblent s’accorder difficilement avec la compétition où on cherche à faire perdre l’autre.
Je ne suis pas sûr, pourtant, qu’il faille interdire toute compétition. Autrefois (strictement comme loisir) je pratiquais un sport à compétition, le tennis de table. Ensuite, à cause des problèmes liés à la compétition, je l’ai abandonné pour me limiter à un sport non-compétitif, la spéléologie. Aujourd’hui je participe de nouveau à la compétition, en athlétisme. Mais je le fais dans un autre état d’esprit que ce que j’avais autrefois. Avec les années, j’ai appris qu’il y a compétition et compétition. Tout esprit compétitif n’est pas bon pour le croyant, mais il peut y avoir une compétition saine. Si ce n’était pas le cas, je vois difficilement comment Paul utiliserait tant d’illustrations tirées de la compétition. Même s’il ne nous exhorte pas précisément à pratiquer l’athlétisme, on serait étonné de ces images si tout sport de ce genre était à proscrire pour le chrétien.
La compétition peut se pratiquer avec le respect de l’adversaire et un solide engagement du “fair play”. On peut faire de son mieux pour gagner et pourtant admirer l’exploit de l’autre qui a été encore plus fort. On peut pratiquer le sport pour la beauté de l’épreuve et non pour écraser les autres. Vécu de cette manière, la compétition n’est pas nuisible.
Là où cela devient un problème, c’est quand on lie sa valeur personnelle à la compétition. Il y a une différence énorme entre : “J’ai eu la meilleure performance” et : “Je suis le meilleur.” Quand on a le désir d’abaisser l’autre, quand on a besoin de gagner pour prouver ce qu’on vaut, la compétition devient effectivement malsaine. C’est pour ces raisons-là que j’ai dû l’abandonner autrefois. Mais quand on ne ressent pas ce besoin de se prouver, on peut gagner sans triomphalisme et perdre sans se sentir abattu. (On peut être déçu, ce qui est normal pour l’athlète qui pratique honnêtement le sport, mais c’est toute autre chose, là, que le sentiment de ne pas valoir quelque chose simplement parce qu’on n’a pas gagné.) On peut donc se réjouir quand on gagne et se réjouir aussi avec d’autres qui gagnent, même s’ils le font à notre dépens. Vécu de cette manière, la compétition est, il me semble, tout à fait compatible avec l’engagement chrétien. Notre présence dans les compétitions sportives peut même être un témoignage envers ceux qui ne vivent pas la compétition de cette manière (à condition, bien sûr, d’avoir nous-mêmes une attitude qui glorifie le Seigneur).
Je conclurai donc ce chapitre en disant que le chrétien n’est nullement obligé de pratiquer du sport, mais qu’il en a le droit si cela lui plaît. Etre un sportif et “avoir la forme” physiquement ne sont pas des valeurs chrétiennes en soi, mais la pratique du sport en soi ne contredit pas les valeurs chrétiennes non plus.
Partie 3 : Un engagement sportif, même si on n’est pas sportif
Si le sens des références athlétiques dans les écrits de l’Apôtre Paul n’est pas pour nous dire qu’un chrétien doit faire du sport, quel est donc le but de ces passages ? Quel enseignement pouvons-nous en tirer pour la vie chrétienne ?
Il me semble que le monde du sport illustre très bien certaines valeurs qui sont importantes pour les chrétiens, même si la pratique sportive en soi ne l’est pas forcément pour tout le monde. Certains aspects de l’entraînement et de l’engagement de l’athlète constituent un modèle très utile pour le chrétien qui veut aller de l’avant avec Dieu. J’en vois surtout trois.
D’abord, il y a la notion de la discipline. Rappelons-nous de 1 Corinthiens 9:24-27 : « Ne savez-vous pas que ceux qui courent dans le stade courent tous, mais qu’un seul reçoit le prix ? Courez de manière à l’obtenir. Tout lutteur s’impose toute espèce d’abstinences ; eux pour recevoir une couronne corruptible, nous, pour une couronne incorruptible. Moi donc, je cours, mais non pas à l’aventure ; je donne des coups de poing, mais non pour battre l’air. Au contraire, je traite durement mon corps et je le tiens assujetti, de peur, après avoir prêché aux autres, d’être moi-même disqualifié. »
Je n’ai jamais vu un athlète ou un sportif quelconque arriver à un haut niveau de performance sans se consacrer sérieusement à son entraînement. Il se prive de certaines choses ; il se fatigue à se former et à se maintenir, même s’il n’a pas “envie” ; il se laisse enseigner, corriger et reprendre par ses entraîneurs, et tout dans le but de perfectionner sa performance. Ceux qui ne le font pas ne vont jamais loin dans le sport, même s’ils ont énormément de talent “naturel” au départ. Ils gagneront peut-être certaines épreuves sur un plan local, mais on n’a pas encore vu sur la première marche du podium olympique quelqu’un qui ne s’était pas imposé une discipline draconienne.
Le chrétien a besoin de cette même discipline. Il a besoin de s’engager tout autant pour avancer, de se fixer avec la même rigueur sur son but. Nous avons souvent entendu parler de brillantes carrières athlétiques brisées parce que la personne n’a pas su dire “non” à la drogue ou à telle autre luxe. Et même si les médias n’en parlent pas, il y a tout autant de “chrétiens” qui, un jour, ont tout abandonné parce qu’ils ont préféré les compromis avec les valeurs du monde. Mais celui qui est solidement convaincu de son but et qui est prêt à renoncer à tout ce qui pourrait l’empêcher d’y arriver va avancer avec Dieu, de la même manière qu’un sportif peut renoncer à bien des plaisirs pour se concentrer sur son entraînement et arriver à son but.
C’est dans ce sens-là que Paul a exhorté Timothée : « Exerces-toi à la piété » (1 Timothée 4:8) et : « Combats le bon combat de la foi » (1 Timothée 6:12). Avancer avec Dieu n’est pas quelque chose qui arrive tout seul parce qu’on va à l’église et qu’on lit sa Bible de temps en temps. C’est un choix. C’est un engagement. C’est une discipline de la même nature de la discipline sportive, même si c’est dans un autre domaine. Mais il s’agit d’un domaine bien plus important que le sport, ce qui fait que cette discipline est d’autant plus justifiée. C’est une première leçon à tirer du monde du sport.
Ensuite, le sport nous enseigne le principe de la persévérance. Cela est bien illustré par les paroles de Paul dans Philippiens 3:12-14 : « Ce n’est pas que j’aie déjà remporté le prix ou que j’aie déjà atteint la perfection ; mais je poursuis ma course afin de le saisir, puisque moi aussi, j’ai été saisi par le Christ-Jésus. Frères, pour moi-même je n’estime pas encore avoir saisi le prix ; mais je fais une chose : oubliant ce qui est en arrière et tendant vers ce qui est en avant, je cours vers le but pour obtenir le prix de la vocation céleste de Dieu en Christ-Jésus. »
Nous vivons dans le monde du TGV : Tout à Grande Vitesse. On veut tout, tout de suite. Mais une longue course ne se gagne pas en quelques seconds, et la maturité chrétienne ne s’acquiert pas par une expérience instantanée. La vie chrétienne est une course de grand fond et non un sprint. J’en ai connu qui ont démarré dans la vie chrétienne d’une façon impressionnante, pour tout abandonner quelque temps plus tard. Ils avaient un enthousiasme indéniable, mais pas d’endurance.
La persévérance chrétienne est faite plus d’endurance que de résistance. Ce n’est pas forcément le plus fort qui gagne un marathon ; c’est celui qui est capable de maintenir une vitesse tout à fait correcte le plus longtemps. Vous mettez un sprinter et un marathonien ensemble pour cent mètres et c’est le sprinter qui sera devant à tous les coups. Mais si vous leur demandez de faire dix mille mètres, le sprinter prendra peut-être de l’avance dans un premier temps, mais le marathonien sera toujours en train d’avancer à un rythme régulier et soutenu quand le sprinter aura abandonné depuis longtemps. La résistance supérieur d’un sprinter produit une performance beaucoup plus “impressionnante”, mais sans endurance cette performance s’arrêtera rapidement.
La vie chrétienne est longue. Quand l’enthousiasme d’une rencontre sensationnelle entre jeunes est loin derrière, la vie continue. Quand les années ont passé et les circonstances sont toutes autres que quand on a commencé, la vie continue. Quand on a affronté épreuve sur épreuve et déception sur déception, la vie continue. Si on n’a pas appris la persévérance, on laissera tomber, fatigué et découragé.
L’Apôtre Paul a su continuer, malgré tout. « Oubliant ce qui est en arrière et tendant vers ce qui est en avant, je cours vers le but… » (Philippiens 3:13-14). Il avait connu pas mal de victoires, comme il avait connu pas mal de difficultés. Peu importe ; ce qui est derrière est derrière. Il sait qu’on ne vit pas aujourd’hui des victoires d’hier, de même qu’on ne se laisse pas décourager aujourd’hui par les défaites d’hier. Il y a des tours qu’on fait mieux que d’autres, mais la course n’est pas terminée. On va de l’avant.
Ce n’est qu’à la fin de sa vie, quand il se savait condamné à mort, que Paul a pu écrire : « J’ai combattu le bon combat, j’ai achevé la course, j’ai gardé la foi. Désormais la couronne de justice m’est réservée » (2 Timothée 4:7-8). La course ne se termine qu’à la ligne d’arrivée. Tant qu’on n’en est pas là, on continue. C’est ça, la persévérance.
Maintenant, attention. Cela ne veut pas dire qu’il faut continuer à faire des efforts pour “gagner” le salut en quelque sorte. L’enseignement de l’ensemble de la Bible et de l’Apôtre Paul en particulier est très clair sur ce point. Le salut nous est accordé par grâce, entièrement par grâce. C’est à cause de ce que Jésus a fait et non à cause de ce que nous faisons, que nous pouvons avoir la vie éternelle. Celui qui prend les illustrations athlétiques pour dire que nous gagnons notre salut par notre propre effort, de la même façon que le sportif gagne son épreuve par son effort, ne tient pas compte de ce que dit le reste de la Bible. Paul a écrit très clairement : « C’est par la grâce en effet que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est point par les oeuvres, afin que personne ne se glorifie » (Ephésiens 2:8-9).
Cela ne veut pas dire non plus qu’on ne peut pas être sûr de l’arrivée tant qu’on n’y est pas. L’Apôtre Jean n’était apparemment pas un sportif (il a couru plus vite que l’Apôtre Pierre quand ils sont allés ensemble vers le tombeau vide après la résurrection de Jésus, mais la pratique athlétique ne semblait pas l’intéresser pour autant), mais il a des choses très utiles à nous dire sur la vie chrétienne, en se servant d’autres exemples que les illustrations sportives. Il écrit dans 1 Jean 5:13 : « Cela, je vous l’ai écrit afin que vous sachiez que vous avez la vie éternelle, vous qui croyez au nom du Fils de Dieu. » Si nous pouvons savoir que nous avons la vie éternelle, c’est que nous n’avons pas à fournir un long effort avant de voir si nous serons avec Dieu ou non après la mort.
La persévérance chrétienne n’est ni pour gagner le salut, ni pour s’assurer de l’avoir. C’est seulement l’engagement conséquent de quelqu’un qui est convaincu de ce qu’il veut. Celui qui est décidé à vouloir être avec Dieu pour l’éternité continuera tout naturellement à poursuivre ce but, tandis que celui qui ne persévère pas montre par là qu’il n’est pas réellement engagé à aller jusqu’au bout avec Dieu. La persévérance ne produit pas la victoire, mais nous montre qui est décidée à avoir cette victoire et qui ne l’est pas. C’est comme Paul l’a dit aux Colossiens : « Et vous, qui étiez autrefois étrangers et ennemis par vos pensées et par vos oeuvres mauvaises, il vous a maintenant réconciliés par la mort dans le corps de sa chair, pour vous faire paraître devant lui saints, sans défaut et sans reproche ; si vraiment vous demeurez dans la foi, fondés et établis pour ne pas être emportés loin de l’espérance de l’Evangile que vous avez entendu » (Colossiens 1:21-21).
La persévérance de l’athlète, surtout de l’athlète qui fait des courses de fond, est une bonne illustration de cela : Le but est-il toujours devant ? Je continue donc à courir vers le but. Je ne vis pas pour l’instant qui passe, mais pour un but qui est bien plus loin. Je sais m’engager en fonction du long terme et non uniquement pour la satisfaction immédiate. Je me fatigue, la course est longue, la route est dure, mais le but est devant. Comme ce but est tout ce qui m’intéresse, je continue. Que j’en ai “envie” ou non…
L’athlétisme, finalement, nous illustre une troisième valeur chrétienne, celle de la soumission aux règles, c’est à dire, l’obéissance. « L’athlète n’est pas couronné, s’il n’a combattu suivant les règles », comme Paul l’a écrit dans 2 Timothée 2:5. Dans le sport, on ne peut pas faire n’importe quoi, et si on est en-dehors des règles, on est disqualifié.
Je pratique une discipline athlétique peu répandue, la marche athlétique. C’est une épreuve difficile et exigeante, parce qu’il faut avancer en respectant une réglementation assez particulière. Etre le plus vite n’est pas assez ; pour gagner, il faut être le plus vite dans les règles. Les marcheurs sont souvent disqualifiés alors qu’ils avancent très vite, parce qu’ils sont en infraction à la définition de la marche. Beaucoup de gens (surtout parmi les non-athlètes) trouve cette épreuve comique, pour ne pas dire ridicule, à cause de l’allure que cela donne. Mais l’ayant pratiqué (à mon niveau, ce qui n’est vraiment pas extraordinaire…), je peux apprécier la discipline d’un bon marcheur qui est capable de faire vingt, cinquante, cent kilomètres, voire plus, tout en respectant cette réglementation. Ce serait tellement plus vite de se mettre à courir ; en plus, cela ferait tellement meilleur impression sur les spectateurs. Mais un marcheur qui le fait est vite disqualifié, parce qu’il n’a pas respecté les règles.
Dans la vie chrétienne, il y a des limites, des règles, des exigences. On ne peut pas toujours faire n’importe quoi. A cause de notre engagement avec Dieu, notre désir de le glorifier et de nous approcher de lui, nous devons renoncer à bien des choses. Des choses que ceux qui nous entourent pratiquent couramment et qui, pour être tout à fait honnêtes, peuvent nous faire envie aussi.
Il y en a qui pensent que l’un n’empêche pas l’autre, que rien ne nous empêche, tout en étant “chrétien”, de faire tout ce qui nous passe par la tête. Mais déjà il y a bientôt vingt siècles, l’Apôtre Paul nous disait le contraire, en se servant de ce principe évident tiré du monde athlétique : « l’athlète n’est pas couronné, s’il n’a combattu suivant les règles. »
C’est parfois difficile, dans la marche athlétique, de maintenir la conformité aux règles. Quand on se fatigue, quand on a envie d’accélérer pour rattraper un autre juste avant la ligne d’arrivée, quand on ne fait plus attention à sa façon de marcher, ce n’est pas évident. Mais il faut respecter le règlement, faute de quoi on sera disqualifié. De même, le chrétien qui veut aller jusqu’au bout doit apprendre très jeune qu’il y a des règles. L’enseignement de la Bible n’est pas “pour les autres”. Il faut étudier la Bible pour “connaître les règles”, puis il faut appliquer cet enseignement. Celui qui ne veut pas le faire n’est pas obligé de le faire, mais il n’est pas dans la course non plus. S’il veut arriver jusqu’au bout, il faut « combattre suivant les règles ».
En conclusion
L’athlétisme n’est donc pas, en soi, une pratique “chrétienne”. Par contre, il n’y a rien de mauvais en soi dans le sport non plus et le chrétien qui en ressent le désir peut le pratiquer en toute bonne conscience. Mais que vous soyez attirés par l’athlétisme (ou tout autre sport) ou non, la même discipline que pratique l’athlète est nécessaire pour une vie chrétienne conséquente. A la différence du monde athlétique, tous ceux qui s’engagent réellement à aller jusqu’au bout avec Dieu, obéissant à sa Parole et se laissant diriger par lui, sont assurés de “gagner”. La victoire nous est donnée par Jésus-Christ et non par nos propres efforts. Mais personne ne peut aller jusqu’au bout sans cet engagement, cette discipline, cette persévérance, cette soumission aux règles. Que vous soyez sportifs ou non, vivons la vie chrétienne avec une véritable discipline “athlétique”.
« Nous donc aussi, puisque nous sommes environnés d’une si grande nuée de témoins, rejetons tout fardeau et le péché qui nous enveloppe si facilement, et courons avec persévérance l’épreuve qui nous est proposée » (Hébreux 12:1).