Nous en devons ni adorer ni mépriser notre corps
Ancienne première danseuse de l'Opéra de Paris, Mireille
Nègre est vierge consacrée depuis plus de 25 ans. Elle témoignera du rapport au
corps lors du rassemblement national des chrétiens en grande école les 6 et 7
février à Toulouse, dont le thème est 'le corps, temple de l'Esprit ».
Quel a été votre parcours ?
Au moment d'être nommée première danseuse à l'Opéra de Paris, j'étais en quête
de perfection et de donner un sens à ma vie. Lors de ma nomination, mon
professeur de danse nous demandait d'aller au-delà du mouvement en danse,
jusqu'à traverser les murs et de voir plus loin. C'est ce que je voulais faire
non seulement dans l'art, mais dans ma vie tout entière. J'ai cherché à aller
au bout de ma quête
de Dieu. J'éprouvais le sens d'une vacuité à laquelle a répondu la plénitude du
Christ, la reconnaissance d'un amour qui est capable de combler le cœur humain
dans sa soif d'intimité et sa quête
de dépassement. Seul le Christ pouvait m'apporter tout ça. Je suis entrée au
Carmel de Limoges où ma vocation a mûri. Au bout de trois ans, ce choix s'est
avéré n'être pas le cadre idéal pour vivre ma foi en tant qu'artiste. Ce qui
est absolu en soi était ma consécration
au Christ. J'ai quitté le carmel au bout de dix ans et j'ai retrouvé la danse.
J'ai créé quelques spectacles dans lesquels je me suis produite pendant vingt
ans. L'important était de témoigner et de faire passer à travers la danse une
gestuelle, une mystique, une force.
Comment conciliez-vous votre activité professionnelle avec votre engagement
religieux ?
Depuis ma conversion à l'âge de 22 ans, j'ai établi une hiérarchie de mes
valeurs. Tout a basculé par l'irruption de la révélation que j'ai eue en
Jésus-Christ, à travers sa Parole, qui maintenant est ma respiration. Je suis
une chrétienne engagée qui témoigne à travers l'art, alors que j'étais
auparavant essentiellement artiste. J'ai donné corps à mon baptême,
j'ai voulu m'engager dans l'Eglise suite à une révélation et témoigner de ma
foi à travers la danse. Au moment où j'ai vécu ma conversion, le concile
Vatican II
n'avait pas encore porté tous ses fruits. Je suis donc entrée au couvent des
carmélites et y suis restée pendant dix ans, le temps que le concile
commence à porter ses fruits, en consacrant des personnes dans le monde qui
n'étaient pas nécessairement appelés à vivre une vie religieuse en communauté.
Les vierges consacrées vivent une consécration
au Christ absolue dans la virginité en tant qu'épouse du Christ, sans être
obligée d'entrer dans une vie commune. Le Concile
Vatican II
a remis en vigueur ce rituel ancien. On peut penser que les premières
consacrées étaient les femmes qui vivaient auprès de Jésus. Par la suite, c'est
l'évêque du lieu qui établissait un rituel, de façon publique, pour consacrer
ces personnes qui restaient dans le monde. La vie consacrée
s'est perpétuée alors que naissaient les ermites et les religieuses
monastiques. Les vierges consacrées ont existé jusqu'au Moyen Age. Le concile
a remis en vigueur ce statut car beaucoup de femmes sont sorties des couvents
tout en voulant rester consacrées au Christ. Il existe une façon de se donner
au Christ dans l'ordre des vierges consacrées sans autre fondateur ou
fondatrice que l'Eglise elle-même. Le retour à cette source est très exigeant
car on ne prononce pas des vœux de pauvreté, chasteté, obéissance, mais nous
sommes appelées à vivre l'Evangile
avec une obéissance absolue à l'esprit du Christ. Les vierges consacrées sont
comme des vestales dans le monde, nous sommes chargées d'entretenir le feu de
l'amour de Dieu dans ce monde, en gardant notre foi vivante. L'espérance
d'une consacrée est de croire en l'amour plus fort que la mort.
Aujourd'hui, je témoigne de ma foi par ce que je suis et par mes livres. Je me
suis remise au piano et je prie en peignant des enluminures, comme Fra Angelico
dans son monastère.
Le retour à la Parole de Dieu est ma respiration. Une journée sans consulter la
Parole de Dieu est pour moi un étouffement.
Les 6 et 7 février, vous allez témoigner auprès des étudiants des chrétiens en
grande école réunis à Toulouse autour du thème du corps. Qu'allez-vous leur
dire ?
Je leur parlerai du corps en lien avec la spiritualité, en tant que lieu de Transfiguration
dans le corps mystique du Christ. Dieu nous a confié ce corps à la naissance
pour que nous en soyons responsables. Ce corps ne doit être ni esclave ni
maître mais serviteur de l'esprit qui nous habite. Il faut trouver ce juste
équilibre qui nous est donné dans la foi en l'incarnation
du Christ dans la chair de notre humanité. Le Christ a pris corps en notre
humanité, il nous donne son corps pour que nous devenions ce corps. Il ne nous
veut pas des êtres angéliques, mais des êtres corporels qui ont soin d'être
responsables de cette corporéité. Il nous confie un corps et nous en sommes
responsables tout au long de notre vie. Un corps que l'on oublie est facilement
un corps qui est à la charge des autres. Nous devons prendre soin de ce corps,
comme le dit Saint Paul. Nous devons habiter notre corps, le connaître,
l'écouter, ne pas en être esclave mais le surveiller pour qu'il soit
transparent à notre esprit.
Biographie
8 ans : entre à l'école de danse de l'Opéra de Paris
14 ans : intègre le corps de ballet de l'Opéra de Paris
22 ans : démissionne de l'Opéra de Paris alors qu'elle vient de réussir le
concours de première danseuse. S'engage dans des troupes internationales comme
danseuse étoile
28 ans : entre au carmel de Limoges
38 ans : quitte le carmel
40 ans : est consacrée vierge par le cardinal
Jean-Marie Lustiger à la cathédrale Notre-Dame de Paris en 1986 et mène sa vie
d'artiste en tant que vierge consacrée
Mireille Nègre est l'auteur de L'art de la vie, avec Eric de
Rus, éd. Du Carmel, 2009 et de L'envol des passions, éd. Atlantica Siguier,
2009.