Le sport au service de la construction de la personne et de la rencontre des peuples
Note
pastorale de
Dans
la perspective du championnat d'Europe de football (EURO 2004), qui aura lieu au
Portugal du 12 juin au 4 juillet prochain, les évêques de ce pays ont mené
une réflexion sur « le sport au service de la construction de la personne
et de la rencontre des peuples ». À l'issue de leur Assemblée plénière
à Fatima (10-13 novembre 2003), ils ont abordé ce sujet dans une note
pastorale dont nous publions le texte (*) :
Introduction
1.
Du 12 juin au 4 juillet 2004 se déroulera, dans plusieurs villes du Portugal,
le Championnat d'Europe de football, compétition promue par l'Union des fédérations
européennes de football. Seize équipes nationales de divers pays d'Europe
disputeront le titre de Champion d'Europe de football. Ce sera pour nous
l'opportunité de redécouvrir l'importance du sport dans la formation de
l'homme intégral. Ce sera aussi l'occasion de repenser quelques aspects, moins
positifs, liés aujourd'hui à la pratique sportive et qui contribuent à ce que
le « jeu » soit en train de perdre son caractère de fête, de
divertissement salutaire et de rencontre fraternelle.
L'année
2004 sera également, par une décision du Parlement européen, l'Année européenne
de l'éducation par le sport. Les promoteurs de l'initiative prétendent donner
consistance et visibilité aux possibilités de coopération entre le monde du
sport et le monde de l'éducation, dans le but de souligner l'importance du
sport en tant qu'instrument d'éducation.
L'année
2004 sera, d'autre part, celle des Jeux olympiques et paralympiques d'Athènes.
Ces jeux, moment privilégié de rencontre entre les cultures, de partage des
valeurs, de saine convivialité et de fête universelle, constitueront une
opportunité supplémentaire de renforcer et de promouvoir les valeurs
sportives.
Le
fait que le Pape Jean-Paul II, dans le contexte du Grand Jubilé de l'An 2000,
ait voulu célébrer le Jubilé des sportifs montre bien l'estime de l'Église
pour le sport. Sous le thème significatif « Au temps du Jubilé : le
visage et l'âme du sport », l'événement a réuni à Rome un nombre
considérable d'intervenants autour du phénomène sportif. Au cours de son homélie
lors de l'Eucharistie du Jubilé des sportifs, célébrée au stade olympique de
Rome, le Pape a rendu grâces à Dieu pour le don du sport, « dans lequel
l'homme exerce son corps, son intelligence, sa volonté, reconnaissant en ses
capacités autant de dons de son Créateur » ; il a désigné le
sport comme l'« un des phénomènes typiques de la modernité », un
« "signe des temps" capable d'interpréter de nouvelles
exigences et de nouvelles attentes de l'humanité » ; il a souligné
le rôle du sport dans la culture de « valeurs importantes, telles que la
loyauté, la persévérance, l'amitié, le partage, la solidarité » ;
il a demandé aux sportifs qu'ils fassent « du sport une occasion de
rencontre et de dialogue, au-delà de toute barrière de langue, de race, de
culture » ; il a invité les athlètes, les dirigeants et autres
agents sportifs à « saisir cette occasion pour faire un examen de
conscience », destiné à « souligner et promouvoir les si nombreux
aspects positifs du sport », et à comprendre « les diverses
situations de transgression auxquelles, de diverses manières, il peut céder »,
de sorte que le sport « corresponde, sans être dénaturé, aux exigences
de notre temps » (2).
3.
Les évêques portugais jugent utiles d'attirer l'attention, non seulement des
chrétiens mais de tous les hommes de bonne volonté, sur l'importance du sport
et des valeurs qu'il affirme et promeut, de sorte que le phénomène sportif
puisse correspondre à sa vocation de formation et de valorisation de l'homme
intégral, non seulement en tant qu'individu, mais aussi en tant que membre à
part entière de la grande famille humaine.
I.
Le sport et la personne humaine
4.
Le « jeu » est une des expressions les plus profondes de l'être
humain et s'est fait présent dans la vie de l'homme en tous temps et toutes
cultures. La dimension ludique, la capacité de rire, de se former en « jouant »,
révèlent que l'être humain est bien plus que de la « glaise issue de la
terre », occupé à la simple satisfaction de ses nécessités les plus
basiques : elles suggèrent que l'homme est liberté créatrice qui réinvente
le monde et ses rythmes, qui en jouit symboliquement et qui « danse »
avec la réalité. Le « jeu » révèle l'« homme spirituel »,
inventif et original, qui aspire à une vie pleine et libre, qui cherche la
stimulation et le défi, qui cultive l'art et la beauté, qui se réalise dans
la joie, le plaisir et la fête, et qui applique ses forces au dépassement
continuel de ses limites. Cet homme révèle qu'il est « un peu moindre
qu'un Dieu », couronné « de gloire et d'honneur » (Ps 8, 6),
créé « à l'image de Dieu », (Gn 1, 27). Ainsi, le « jeu »
nous parle-t-il de ce Dieu créateur, qui aime chacune de ses créatures et qui
a pour l'homme un projet de bonheur, de réalisation et de vie plénière. La
conscience de cette réalité doit amener l'homme à remercier et à louer son
Créateur (3).
5.
Le sport est une forme cultivée, sophistiquée et moderne du « jeu ».
En lui, également, s'expriment et se manifestent ces caractéristiques qui font
de l'homme un cas à part dans l'univers des êtres créés par Dieu : le vécu
joyeux, l'effort gratuit, l'occupation réjouissante des temps de loisir, la
dimension créative, spirituelle et divine.
Sur
le plan individuel, le sport contribue à préserver et à améliorer la santé,
procurant une sereine détente, une occupation saine pendant le temps libre, une
façon de rendre moins pesants les inconvénients et les difficultés propres à
la vie moderne. De plus, le sport éduque l'homme à la pédagogie de l'effort,
de l'engagement, du sacrifice, de la générosité, à la recherche des valeurs
les plus élevées, au dépassement des limites, au pari sur une vie faite de
valeurs et d'objectifs. Finalement, le sport libère l'homme de toutes les
formes d'égoïsme et renforce l'honnêteté, l'altruisme, le respect des autres
et même de la nature. Sans ces qualités, « le sport se réduirait à un
simple effort et à une discutable manifestation de force physique sans âme »
(4). L'exigence du perfectionnement physique et moral permet de redécouvrir les
chemins de la joie et de la responsabilité ; en ce sens, elle montre le
chemin vers Dieu.
7.
Le sport ne peut absorber l'homme au point qu'il se dispense de ses
responsabilités religieuses, principalement en ce qui concerne l'Eucharistie du
dimanche. À ce propos, le Pape Jean-Paul II observe que « les rythmes de
la société moderne et de certaines activités sportives pourraient parfois
faire oublier au chrétien la nécessité de participer à l'assemblée
liturgique le Jour du Seigneur. Les exigences d'une détente juste et méritée
ne peuvent cependant pas s'exercer au détriment de l'obligation du fidèle de
sanctifier la fête. Au contraire, le Jour du Seigneur, l'activité sportive
doit s'insérer dans un contexte de détente sereine, qui favorise le fait d'être
ensemble et de grandir dans la communion, spécialement familiale » (5).
II.
Le sport et la construction de la communauté humaine
Le
sport facilite l'intégration dans un groupe, dans lequel l'homme peut trouver
des partenaires qui partagent les mêmes défis et luttent pour des objectifs
identiques. De plus, le sport constitue un vecteur d'apprentissage des règles
de vie collective : il facilite l'acquisition de valeurs comme le respect
des autres, la magnanimité, la fraternité, la solidarité, le partage, la générosité,
l'altruisme, la donation, le respect des règles et des lois, la confrontation
loyale ; il inculque le sens de la discipline collective et de la vie en
groupe ; il aide à vaincre l'égoïsme, le repli sur soi, l'autosuffisance
et l'évasion aliénante ; il transforme les impulsions humaines, même
celles qui sont potentiellement négatives, en des desseins positifs ; il
éduque à la citoyenneté, au compromis communautaire et à la responsabilité
solidaire ; il contribue « à l'édification d'une société civile,
où à l'antagonisme se substitue l'esprit de compétition, où au combat on préfère
la rencontre, et à l'opposition haineuse la confrontation loyale » (7).
En
un temps où les diverses formes de violence, de haine, de racisme, d'exclusion
et de division tendent à détruire le tissu de la solidarité sociale, le sport
peut devenir, avec l'aide de Dieu, un véhicule de civilisation et contribuer à
l'édification d'une société plus fraternelle, plus solidaire et plus humaine.
9.
Les manifestations sportives internationales regroupent, aujourd'hui, des athlètes,
des agents sportifs et une multitude d'adeptes de tous les coins du monde. Ce
sont des événements planétaires, à l'occasion desquels les diverses nations
et cultures vivent la même expérience de rencontre, de partage et de fête. Le
sport peut et doit être, dans ce contexte, un instrument et une expérience de
rencontre, de rapprochement, de compréhension, de tolérance, de convivialité
entre les divers peuples et cultures, souvent séparés par des raisons d'ordre
linguistique, racial, historique, social, politique, culturel et religieux. Le
sport peut et doit véritablement contribuer à la construction d'un monde sans
fractures et sans frontières, aider à « l'entente pacifique entre les
peuples et collaborer à l'affirmation dans le monde de la nouvelle civilisation
de l'amour » (8).
III.
Le football : lumières et ombres d'un sport médiatique
10.
Tout ce que nous avons dit sur le « jeu » et sur le sport en général
s'applique au football, sport médiatique qui suscite des passions incontrôlables
et qui est devenu l'un des phénomènes sociaux les plus marquants de notre
temps. Son importance se manifeste en termes de nombre d'adeptes, de degré
d'intérêt des citoyens, de prise en considération dans les politiques
publiques et d'impact économique dans la vie des sociétés modernes.
Comme
tout autre sport, le football est, avant tout, un jeu « grâce auquel les
personnes se divertissent au moyen des prodigieuses possibilités de la vie
humaine physique, sociale et spirituelle » (9). En lui sont
potentiellement présentes les grandes qualités que le sport offre de façon générale :
la dimension ludique, la possibilité de divertissement et de saine récréation,
la joie et la fête, la beauté et la créativité, la valorisation du corps, la
promotion de la grandeur et de la dignité de l'homme, l'éducation aux vertus
qui sont à la base d'une digne convivialité humaine, la possibilité de
contribuer à la construction d'un monde plus uni et plus tolérant.
11.
Quelques « ombres » planent cependant sur ce sport et peuvent en
faire un phénomène contraire au développement intégral de la personne et au
bien des citoyens. « En effet, à côté d'un sport qui aide la personne,
il y en a un autre qui nuit [...] ; à côté d'un sport qui poursuit de
nobles idéaux, il y en a un autre qui ne recherche que le profit ; à côté
d'un sport qui unit, il y en a un autre qui divise » (10).
Dans
12.
D'un autre côté, la commercialisation du football fait actuellement en sorte
que les équipes deviennent des rouages dans l'engrenage de sociétés sportives
anonymes, régies par des intérêts commerciaux, par des critères de
rentabilité économique et par l'appât du gain. Le football cesse ainsi d'être
une fête, une occupation joyeuse et saine pour le temps de loisir, un effort
gratuit de dépassement de nos propres limites, une compétition loyale où les
autres sont des adversaires et non des ennemis, et se transforme en une affaire
régie par les lois du marché. Le football risque de perdre, par conséquent,
son rôle de sport au service de la construction intégrale de l'homme pour se
transformer en une machine inhumaine, au service d'une culture fondée sur l'égoïsme
et l'avidité.
Cette
réalité oblige les dirigeants, les athlètes et les clubs à vivre sous la
pression, en tentant d'obtenir le succès à n'importe quel prix, et en
utilisant même des méthodes peu transparentes qui souvent conduisent au démantèlement
de l'éducation et à la déshumanisation. Nous assistons également au déplorable
spectacle des discours agressifs adressés aux adversaires, des « guerres
psychologiques » destinées à décider du jeu hors du terrain, des
pressions exercées sur les arbitres, des tentatives de manipulation de
l'opinion publique, des interruptions des relations institutionnelles entre les
clubs, des tentatives d'influence sur les instances qui arbitrent les questions
controversées du football. C'est ainsi que le football cesse de véhiculer les
valeurs qui servent à unir les personnes et à générer la communion pour se
transformer en un facteur de division, de haine, de rupture, de fracture sociale
et de violence.
13.
Autre élément de malaise dans le monde du football : le phénomène des
supporters. Voués au soutien de leur club et à la fête du football, ils
apparaissent, cependant, souvent liés à des épisodes d'intolérance et
d'agressivité qui débouchent sur de graves manifestations de violence. Les
mots d'ordre qui offensent les adversaires, les provocations racistes, le manque
de respect envers les personnes et les biens des collectivités ne sont pas la
meilleure façon de collaborer à la fête sportive et n'aident pas à
transformer le sport en un instrument de concorde entre tous les hommes.
Il
existe d'autres situations, dans le monde du sport - et du football, en
particulier - qui exigent, avec urgence, une réflexion éthique. C'est le cas
de l'usage de substances chimiques interdites, dans le but d'améliorer le
rendement physique des athlètes : en plus de fausser les résultats
sportifs, cette pratique met souvent en danger la santé et la vie de ceux qui
les utilisent. C'est le cas, également, de la fabrication de « joueurs-idoles »,
manipulés par des managers, attirés par les millions des clubs économiquement
puissants, vendus pour équilibrer les comptes du club-entreprise, remerciés
lorsqu'ils cessent d'être productifs selon les critères de profit. C'est le
cas, encore, de la manipulation du football et des clubs à des fins politiques
et électorales. C'est le cas, enfin, des tentatives (rendues périodiquement
publiques) de corruption des agents sportifs dans le but de fausser les résultats.
Ce sont des situations qui ne concourent pas à la noblesse du sport et qui ne
contribuent pas à une culture fondée sur des valeurs vraies et durables.
IV.
La phase finale de l'EURO 2004, un défi à relever
En
plus des dirigeants et des athlètes des sélections concernées, le Portugal
recevra plusieurs milliers de spectateurs, venus des divers pays d'Europe et du
monde. Ce sera une fête des peuples, une rencontre de cultures, l'occasion pour
nous d'affirmer notre vocation de pays hospitalier, ouvert à la collaboration
avec d'autres nations, un pays qui accueille, dialogue et partage.
16.
Il est important que l'EURO 2004 soit une célébration de
L'EURO
2004 n'est pas un événement destiné à être confiné aux quatre lignes des
pelouses de football ; il implique le pays dans sa globalité et exige
ainsi l'effort et l'engagement de toute la communauté nationale.
Nous
invitons tous les Portugais à contribuer, dans la mesure de leurs possibilités,
au succès de cet événement sportif et à aider à l'édification d'une
nouvelle civilisation. Nous devons tous faire en sorte que nos paroles, nos
attitudes et nos comportements soient à la hauteur d'une telle responsabilité.
Nous
désirons que, à la fin de la compétition, le sport en ressorte victorieux en
tant qu'instrument de construction de l'homme dans son intégrité. Nous désirons,
simplement, que le grand vainqueur de l'EURO 2004 soit l'homme et ses valeurs de
loyauté, de respect mutuel, de générosité et de beauté.
Exhortation
finale
17.
Soucieux de contribuer à une culture qui fasse du « jeu » en général,
et du football en particulier, un véritable instrument de réalisation de
l'homme et de rencontre des peuples, nous lançons les appels suivants :
-
que les athlètes continuent de conférer de la dignité au monde du sport en
lui offrant non seulement le meilleur de leurs forces physiques, mais aussi, et
surtout, en promouvant, par leur comportement à l'intérieur et à l'extérieur
du terrain, les valeurs de loyauté, de solidarité, une attitude correcte et de
respect des autres ;
-
que les dirigeants soient les gardiens du sens véritable du « jeu »,
qu'ils gèrent de manière équilibrée les institutions et structures qu'ils président,
qu'ils promeuvent la vérité dans le sport, qu'ils encouragent le respect des
institutions, qu'ils agissent avec transparence ; que, en tant qu'éducateurs,
ils cherchent à inculquer des valeurs élevées, telles que la loyauté,
l'amitié, la tolérance et le respect de la vérité ; qu'ils rejettent et
dénoncent le mensonge, les affaires nébuleuses, l'agressivité, le manque de
respect pour l'adversaire ;
-
que les journalistes accomplissent leur devoir d'information, qu'ils soient
autonomes et qu'ils évitent de faire des révélations infondées ou
d'exploiter des situations qui peuvent générer des tensions ou des conflits
dans l'opinion publique : le développement d'une véritable culture du
sport passe aussi par une information autonome et objective, qui évite le
recours facile au sensationnalisme ;
-
que les adeptes du football, en général, découvrent en ce sport un sain
divertissement, une forme de loisir, une expression d'art et de beauté, une fête
de la rencontre et de l'union, au-delà de toutes les barrières de race, de
langue, de culture ou de couleurs de club ; que le sport ne soit pas un
facteur de conflit ou de division dans les familles ou un obstacle à la
rencontre, au partage et à la solidarité familiale ; que le football ne
soit pas un facteur d'aliénation, qui fasse oublier les responsabilités de
chacun envers Dieu et envers les autres.
Fatima,
le 13 novembre 2003
LES ÉVÊQUES DU PORTUGAL
(*)
Texte original portugais dans Lumen de novembre/décembre 2003. Traduction de Véronique
Donard pour
(1)
Jean-Paul II, Angélus lors de la célébration du Jubilé des sportifs, 29
octobre 2000.
(2)
Cf. Jean-Paul II, Homélie lors de la célébration du Jubilé des sportifs, 29
octobre 2000 ( DC 2000, n. 2237, p. 1011-1012).
(3)
Jean-Paul II, Discours lors de la célébration du Jubilé des sportifs, 28
octobre 2000 ( DC 2000, n. 2237, p. 1009-1010).
(4)
Jean-Paul II, Discours aux dirigeants et aux athlètes du 83e tour cycliste
d'Italie, 12 mai 2000.
(5)
Voir note (3).
(6)
Concile Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes, 12 ( DC 1966, n.
1464, col. 203).
(7)
Voir note (3).
(8)
Voir note (2).
(9)
Jean-Paul II, Discours aux membres de
(10)
Voir note (3).
(11)
Conférence épiscopale portugaise, Lettre pastorale Responsabilité solidaire
pour le bien commun, 15 septembre 2003, 4.